des méandres en règle
au départ il y a un puzzle qui s'appelle rorschach's river, la rivière de rorschach, du nom de ces nébuleuses taches d'encre à symétrie horizontale qui hantent l'arsenal des psychologues ; un puzzle en ligne ou sur papier, au choix, du genre de ceux où il faut tracer un chemin d'un bout à l'autre d'une grille en respectant certaines règles, par exemple le chemin doit passer dans toutes les cases non noircies avant d'atteindre la sortie, mais attention, il y a cinquante sections et les règles changent toutes les seize lignes, mais double attention, les sections successives se superposent à chaque fois sur trois lignes, se fondent l'une dans l'autre, la rivière se déplie le long de berges changeantes, le chemin descend, remonte, traverse ces bassins hybrides, et le parcours se trace petit à petit, indice après indice, à la force de déductions logiques et d'acrobaties ludiques, il y en a dix-sept pages, l'allitération était parfaite mais enfin cette rivière nous floue : c'est plutôt un fleuve
grossir le trait
un passe-temps sur papier alors, loin des écrans ça me changera, à découvrir des règles de jeu inconnues et originales, ça avait l'air clair, ça avait l'air simple, on résoud et on s'en va ; oui mais, sauf que, il s'est avéré, que déjà ça n'était pas souvent facile, il faut se mouiller un peu, réfléchir et projeter, avancer précautionneusement, alors on y passe du temps, on s'attache, on s'accroche, aux détails, au papier et à la matière, au crayon et à la trace, je soigne les angles droits, j'épaissis les lignes (sur les deux images de droite ; celle de gauche était encore en cours), je corrige et j'embellis cette vallée de rigueur ; et puis s'ajoute à ça l'audace du design, la surprise de ce chemin qui tressaute d'un domaine à l'autre, revient sur ses pas, se plie à des règles auxquelles il ne tarde jamais à échapper : dont il se joue ; chemin qui repart, émerge plus loin mais encore isolé, coudes orphelins dont la progression jusqu'au delta dépend, et plus tard les fragments se rejoindront et la rivière sera de nouveau une, flux restauré mais indissociable de ses intermittences ; et vraiment c'est cette tension autour de la continuité qui est au cœur de l'expérience, la continuité d'une rivière à travers cinquante puzzles entremêlés ; cependant la rivière se coupe à chaque extrémité de page, elle se tarit par matérialité dimension a4, elle s'arrête alors qu'elle a tout pour continuer, alors que faire, alors il n'y a pas le choix, alors c'est décidé, il faudra relier la rivière, il faudra joindre les feuilles, pour qu'elles disparaissent et qu'elle jaillisse, pleine, ininterrompue, joyeuse, joueuse, et alors peut-être que dans mon coin j'aurai fait quelque chose de beau, quelque chose de symbolique mais de beau qui complète l'œuvre et rende hommage au travail de cinquante personnes inspirées et généreuses
quatre mètres trente-trois
une fois l'intention posée, c'est l'entêtement et les compromis qui priment, avec une dose de recherche en parallèle ; finir de résoudre et de surtracer, déjà, loisir d'exactitude et de minutie, puis ça positionne, ça mesure, ça projette, ce n'est pas si difficile puisqu'il faut le faire, et trouver comment encadrer sans encadrer, protéger mais ne pas encombrer, pour retenir si possible l'affleurement du crayon sur le papier, matière exposée sur support vierge, texture infinie du sillon creusé par la mine dans ma main pour mes yeux, est-ce seulement possible je ne crois pas ; plastifier ? on y perd, mais mieux vaut ça que perdre plus, alors va pour la plastification, étude, achat, livraison, essais, ça tourne bien mais est-ce que ça tournera pour quatre mètres, comment savoir, qui a jamais fait ça, quelle idée, je place ma foi en des préparatifs délicats réalisés avec mon amant assistant pour conjurer le sort, mais enfin il n'y a pas le choix, au pire tout est ruiné, donc c'est parti, ça passe ça passe ça passe ça gondole un peu mais ça passe ça passe et c'est passé, pas mal ça, pas mal, on relâche, on range pour ce soir ; et puis ça repart pour les dernières touches, ça place, ça repère, ça coupe, les marges sont égalisées au dixième de millimètre puisque c'est ce qu'il faut pour que le doigt ou le regard glissent sur la tranche du plastique avec l'illusion d'une continuité parfaite : l'attention consacrée à construire la transparence ! à agencer l'ininterruption ! les rebuts sont si fins que la matière se détache en torsade, oublie sa rigidité sous la lame du cutter ; une dernière intervention pour arrondir les angles (littéralement, exclusivement littéralement), et voilà, on y est, l'objet est là, réalisé ; un mur de longueur propice s'offre comme support, et il ne reste plus qu'à composer un courant de mots pour commémorer, refléter et transmettre
mosaïques idolâtres
la rivière a été reliée et scellée, le rituel accompli ; subsistent quelques images mises en scène, combinaisons et alignements d'un chemin qui serpente et remplit sa surface : pavages de pavage




























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