
J'ouvrirai cette rétrospective tardive par un constat clair : je ne me souviens d'aucune crise de pleurs en 2025, et mes insomnies pouvaient se compter sur les doigts d'une main. Il n'y a besoin de rien d'autre pour affirmer que ma santé mentale n'a jamais été aussi bonne depuis mon adolescence ; c'est pas trop tôt et ça fait plaisir (bordel).
La fin de ma transition et le début d'une nouvelle activité professionnelle ont été les clous du cercueil de ma dépression, qui tiendront fort longtemps je l'espère. J'évoquais une partie de mes déboires post-opératoires (attendus mais non moins pénibles) dans la rétrospective précédente ; cette année j'ai pu relâcher le rythme des soins nécessaires et cesser d'organiser mon quotidien autour. Je suis heureuse avec mon corps. Il m'aura fallu plus de vingt ans pour conscientiser mon malaise et y remédier, et j'en profite pour vous demander de ne jamais excuser les malfrats qui nient cette réalité et auraient préféré me voir mourir, mais enfin voilà, on est plutôt bien là non ?
Par ailleurs, mon travail avec Thinky Games est devenu mon activité principale, et donc mon activité principale consiste à étudier une scène de création et de distribution du jeu vidéo, y faire circuler de l'information et l'animer. Ca me plaît beaucoup, c'est quelque chose dont je me sens capable et que je suis contente d'apporter au monde (i.e. hors de moi-même), et pour être honnête c'est toujours difficile à croire que je puisse en vivre. Ca ne sort pas de nulle part, il y a derrière ça des années d'écriture critique non rémunérée, des efforts conséquents de présentation de mon travail sur ce site personnel, et bien sûr une vie de pratique éclectique et approfondie du jeu vidéo — mais restons modeste et reconnaissons aussi à la chance un rôle certain dans cette histoire.
Et puis, j'ai beau avoir trouvé la bonne porte, je n'en suis pas pour autant à me tourner les pouces. C'est un virage professionnel comme un autre, dans une micro-structure qui plus est, avec ce que ça demande d'appréhension d'un nouvel environnement et d'auto-formation. Si 2024 était rythmée par mon corps, 2025 l'a été par mon travail ; j'ai le sentiment d'avoir fourni plus d'efforts cognitifs pour celui-ci qu'au cours de ma précédente activité de développeuse, d'avoir eu à ajuster et façonner une part de moi qui soit optimisée pour l'accomplissement de mes tâches. C'est satisfaisant que la façon dont je vis et perçois le monde soit raccord avec ce qui me permet d'y vivre, dans une société saucisse où l'aliénation passe pour une condition fatidique, mais.
Mais il y a un revers de la médaille, comme à peu près toujours, et même si les compromis sont à mon avantage, je préfère ne pas les passer sous silence. L'attention et le temps que je consacre à cette scène foisonnante n'ont pas été favorables à ma propre créativité ; jongler avec autant de données et être au contact des motivations, pratiques et trajectoires d'autant d'autres personnes laissent peu de place au développement, ni même à l'entretien, de mon imaginaire et de mon intériorité. Je crois que je me plains de ça à peu près chaque année depuis le début de ces articles rétrospectifs, donc ces sentiments sont soit à prendre avec des pincettes, soit révélateurs de quelque chose qui dépasse le contexte de cette année en particulier. Pourtant j'ai toujours envie de raconter mes expériences, de les transformer en œuvres, ne serait-ce que parce que je n'en trouve que rarement les échos dans les travaux d'autres personnes ; en particulier l'expérience de la volonté, la possibilité d'en être vide ou au contraire de vouloir, et de vouloir tout : se souvenir de tout, être tout, devenir tout, et attenant, le sentiment d'être dépassée, d'être prise dans un état de perpétuel décalage, et la grâce des moments où quelque chose, en dépit de ce torrent incessant, se réalise.
À défaut d'un magnum opus qui réponde à tout ça, j'ai conçu et produit un puzzle découpé au laser, inspiré des puzzles Michèle Wilson. Des illustrations sont présentes sur l'article consacré, je n'y reviendrai pas plus ici. Comme je vois mieux les imperfections que les réussites, je sors de cet arc avec plus de frustration que de satisfaction. J'aimerais produire plus de modèles, plus d'exemplaires, plus vite et mieux ; dans un monde parallèle pas si lointain, je me vois capable de transformer ce prototypage en une activité commerciale. Mais je suis retenue en arrière par un espace de travail réduit et des ressources concentrées dans un hypercentre urbain que je n'habite pas.
Ces préoccupations de surface de travail et d'accès aux ressources recoupent un questionnement de fond sur mon lieu de vie. Ville ou campagne, centre d'activités ou isolement apaisé, je continue de peser les options sans savoir quoi choisir. J'apprécie de vivre en périphérie de Nantes, à l'écart de l'agitation urbaine, jusqu'à ce qu'une frustration se rappelle à moi ; et il faut rajouter à celles que j'ai déjà citées une grande difficulté à reconstituer et entetenir un cercle d'amitiés. Je n'ai pas d'attachement profond à la région nantaise, sa géographie ou son histoire. (J'aime assez son climat politique, par contre.) Mais j'y ai mes repères, une partie de ma famille proche y vit également, mon compagnon travaille à deux pas de là où on vit, et le loyer de notre appart est avantageux. Pour l'instant le statu quo prévaut, mais j'espère dépasser cette indécision un jour.
En lien avec des questions domestiques, une autre arlésienne : mes regrets de ne plus faire de rêves aussi régulièrement intenses qu'il y a une dizaine d'années. C'est une vieille envie qui s'effrite avec le temps, à l'usure... Je pense avoir identifié certains facteurs défavorables, dont cette intériorité résorbée que je mentionnais plus tôt, le fait de vivre à deux et d'être très souvent ancrée hors de ma tête, et puis mon sommeil dégradé d'une part à cause de mon dos qui m'élance et m'enjoint à varier les positions, et d'autre part à cause des activités nocturnes de notre chat pot de colle. J'aimerais faire plus d'exercice pour que mon dos me laisse tranquille, mais pour le reste je ne vois pas trop d'ajustements possibles, alors j'en suis à un stade où j'accepte presque cet état.
Prendre soin de mon dos et de ma forme physique aiderait peut-être aussi à l'épanouissement de ma sexualité. J'ai pris du plaisir et j'en ai donné au cours de l'année ; je suis d'ailleurs toujours surprise de la spontanéité et de la force avec lesquelles mon corps post-op réagit (que mon chirurgien en soit mille fois remercié). Ceci étant, ma libido a rarement été aussi faible. Il y a peut-être des raisons physiologiques à ça, mais j'ai tendance à croire qu'elles sont surtout psychologiques. Je suis profondément plus heureuse avec mon corps actuel, mais je n'ai pas vraiment développé d'imaginaire sexuel autour de celui-ci. J'aimais beaucoup, auparavant, l'idée de servir mes partenaires, mais ce modèle (ancré dans des imaginaires de soumission) s'est comme évaporé, et rien n'en a pris la place. À part un léger TOC de dermatillomanie par proxy. Je ne sais pas trop quoi vouloir ni attendre du sexe, je bute parfois sur nos capacités physiques à explorer de nouvelles choses, et la perspective de travailler tout ça, d'intellectualiser et d'expérimenter, en tant qu'adulte préoccupée par d'autres morceaux de vie, était globalement peu engageante.
Bon, assez de paragraphes tartines comme ça, passons à quelques listes.
Mes meilleures expériences ludiques étaient particulièrement variées cette année :
- le jeu vidéo Orbyss, un espace scintillant d'harmonie logique,
- un autre jeu vidéo, Öoo, bonbon de surprises espiègles,
- le carnet de jeu LOK, réinvention géniale des mots mêlés,
- les puzzles quotidiens de Daily Akari, petites pilules de satisfaction,
- le jeu de plateau Regicide Legacy, entamé à trois, épopée à plis encore en cours,
- un escape game en famille, le Gamotel Vitteaux, nocturne et immersif,
- une petite console portable indépendante, la Playdate, jaune et pétillante,
- du bénévolat au stand de jeux vidéo des Utopiales, moitié médiation, moitié garderie,
- et beaucoup d'heures sur Rift of the Necrodancer, entre transe rythmique et création de charts.
D'autres moments de culture mémorables :
- une soirée électro à Stereolux, si euphorique que j'en ai dansé,
- un concert de Pertubator vraiment pas terrible,
- vingt-six films vus au nouveau ciné à côté de chez nous,
- les mots tranchants de Duras dans Le ravissement de Lol V. Stein,
- les blasons poétiques d'un nouvel Avent de Nelken,
- une performance magnétique au Nouveau Studio Théâtre avec Casey & Amour,
- et une autre électrisante de L'Abolition des privilèges au TU Nantes.
Enfin un dernier bric-à-brac de faits et gestes :
- j'ai assisté à des audiences de tribunal pour la première fois,
- je me suis débranchée du cycle éreintant de news nationales et internationales,
- j'ai pris un peu plus conscience de l'impérialisme culturel états-unien,
- j'ai cessé de fermer les yeux sur l'obsession malaisante des weebs pour leurs lolis,
- j'ai continué de cuisiner assez régulièrement,
- j'ai ajouté des tier lists sur mon site, mais avec des sentiments vite mitigés à leur égard,
- j'ai marché dans les Highlands d'Écosse (et j'y ai attrapé un coup de soleil),
- j'ai visité les Chantiers de l'Atlantique à Saint-Nazaire,
- j'ai suivi un chat dans les ruelles du Mont Saint-Michel à trois heures du matin,
- j'ai laissé et regardé pousser mes cheveux blancs.

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