magma

Si tu pouvais disparaître, sans souffrir, sans manquer à personne.

Juste : cesser d'avoir vécu.

Est-ce que tu dirais oui ?

Moi oui. À tout moment, oui.

Je n'ai jamais compris les bonnes âmes qui revendiquent que la vie est un plaisir, que la vie est belle à vivre. La vie est juste là, en moi. C'est un fait. Je peux la modeler en ce que je veux. Et, en l'occurrence et depuis plus d'années que je n'arrive à me souvenir, je trouve que c'est beaucoup d'efforts pour un trop maigre retour. C'est un défi continuel qui ne m'intéresse plus.

On me dit : c'est le voyage qui compte, l'expérience, pas le but. J'ai compris. Mais je ne prends pas plaisir au voyage. Ce n'est pas ma faute, pas la vôtre non plus. Si vous prenez votre pied, tant mieux. Ne m'en voulez pas de ne pas partager votre combativité.

En 26 ans, il y a le temps de faire pas mal de choses. De prendre de nombreuses pistes. J'ai aimé passionnément deux personnes. J'ai étudié avec intensité, travaillé, j'ai été reconnue socialement. J'ai parcouru les catacombes à n'en plus compter les heures ; elles étaient le boudoir de mon spleen. J'ai soudain repris connaissance debout, en pleine rue, à Singapour, après une soirée alcoolisée d'autodestruction. J'ai voyagé un peu partout, au point de voir l'étranger comme une consommation luxueuse et illusoire. Je me suis raisonnée avec Camus, je me suis consolée avec Cioran, j'ai cru trouver la foi avec Proust. J'ai développé une esthétique et poursuivi un idéal artistique, avec un site autodidacte et des créations inédites. J'étais suspendue aux herbes d'une falaise. J'ai dominé plusieurs jeux vidéo, et marché avec l'horizon pour objectif. J'ai labouré mes pensées au LSD. J'ai engagé une transition de genre. J'ai pratiqué les rêves lucides.

Accomplissements ou non, j'ai sans cesse repoussé mes limites. Je sors, je vois des gens, je donne de moi, je reçois en retour, j'ai des projets. Mon problème, ce n'est pas comment, mais pourquoi. Personne ne peut répondre à ma place. Ne m'en voulez pas de ne pas partager vos réponses.

Je reviens, je vais chercher un sandwich. Chèvre et crudités.

Je ne suis pas désespérée. Au contraire, j'ai déjà tout ce que je souhaite —en acte, ou à défaut en puissance. Je me sais chanceuse de pouvoir faire à peu près ce qui me chante. Je mange à ma faim, j'ai un toit, je suis autonome, et je vis dans un confort frugal. Si je venais à trébucher sévèrement, mon entourage serait prêt à me soutenir. Les conditions sont là pour que je profite de vivre, mais le moteur ne veut plus démarrer. Je n'ai pas de raison de me plaindre ; j'aurais plutôt tendance à culpabiliser de ne pas retourner l'amour que j'observe autour de moi. Faute d'envie profonde, de cause directrice, j'ai tous les pouvoirs pour faire, mais aucune raison pour être, si ce n'est une certaine empathie pour mes proches, et la vaniteuse mais sincère réticence à leur manquer.

Je sais parler, je sais plaire, je sais convenir. Les jours roses, le masque recouvre le vide, et il me suffit de regarder à travers pour ne pas en être obsédée. Les jours moroses, le masque s'effrite, m'irrite, je ne supporte plus sa rigidité calculatrice, alors j'en tire les lambeaux un à un. La douleur m'a tiré bien des larmes. L'attention de ma compagne est un baume, mais ce n'est que par le sommeil que j'atteins l'oubli. Je rumine des problèmes multiples, conflits sociaux, déroute psychologique, qui n'ont de toxique que le temps que je leur consacre pathologiquement. Je ne me sens pas seule, et je suis convaincue de ma valeur, mais j'y trouve peu de réconfort.

Naturellement, j'ai cherché des sources à ce mal-être. Est-ce que c'est une forme d'autisme ? Une éducation trop entravante ? Une frustration sexuelle ? Un héritage génétique, au regard des tentatives de suicide qui émaillent ma famille ? Est-ce que la prise de psychédéliques m'a rendue trop exigeante par rapport à la trivialité du quotidien ? Ou bien le contact avec les antiandrogènes peut-il avoir provoqué un dérèglement hormonal aggravateur ?

Chaque solution apparente ne procurait finalement qu'un répit, l'équation s'épaississant au passage. La découverte du LSD m'a permis de moins vivre dans le mensonge et la peur, et j'ai entrevu un bonheur possible à force d'investissements. Je me souviens de l'orage du 15 août 2017, le dernier auquel j'ai promis de relever ce défi intégral. Mais j'ai perdu l'étincelle depuis. Il n'y a que quelques écrits pour témoigner en détail que je me sentais mieux ; j'en douterais autrement.

Accomplir ma transidentité était un autre projet décisif, et je suis fière du chemin parcouru, mais clarifier mon comportement social n'a pas tout réglé. Au passage, les antiandrogènes ont nourri ma dépression à un niveau intolérable. Avec le recul, je suis contrariée de ne plus bénéficier des mêmes effets physiques que j'avais observés à cette période, mais si c'est pour me sentir misérable au point de passer mes journées à pleurer et fantasmer sur la mort, ça n'en vaut évidemment pas le coup.

Et puis, depuis quelques mois, les antidépresseurs. Des ISRS, pour les personnes que ça intéresse. Avec des anxiolytiques en renfort. Les premières semaines, les effets attendus étaient satisfaisants : je pouvais à nouveau mener mes activités sociales, et construire un parcours professionnel, sans craindre de violents épisodes d'abattement d'une heure à la suivante. Mais le prix de cette stabilité émotionnelle a été la disparition des pointes d'euphorie qui subsistaient entre deux accès dépressifs. Celles par lesquelles je gardais contact avec la vie.

Les ISRS m'ont permis de retrouver la capacité de mener un travail régulier, mais j'ai l'impression qu'ils sont aussi responsables de ma perte des frissons de plaisir, de découverte, de joie. Lorsque je vois un coucher de soleil, la voix dans ma tête affirme que la scène est belle, mais mon corps reste figé, insensible. Face à un film, je comprends la démarche d'un réalisateur, mais je ne perçois plus que des traces de l'empathie qui me permettait d'apprécier et d'applaudir de tels efforts. Quant aux faire-part de naissance et aux avis de désastre mondial, ils me glissent dessus à égale mesure.

Sous l'influence de ces antidépresseurs pathofuges, il est d'autant plus simple d'analyser les sentiments des autres, de savoir écouter, et de faire taire mon vide au profit d'une façade bienveillante, modelée d'après les attentes du public. Ou bien peut-être renforcent-ils les dynamiques d'un syndrome d'Asperger que je soupçonne depuis quelques années, et dont je poursuis le diagnostic. Il faudrait sans doute, en attendant, que je fasse revoir mon traitement. Pensées, raison, actes, je ne sais plus ce qui est vrai ou faux, honnête ou intéressé.

J'ai cherché si loin que je n'ai plus idée de qui j'étais, ou de qui je pourrais être à l'équilibre. Ma seule constante, ironiquement, c'est cette dépression chronique. Je peine à ne pas trouver superficiel tout ce que j'exprime et qui ne s'y raccroche pas. Une des raisons pour lesquelles il est si difficile de la dépasser, c'est que sans elle, je ne serais plus moi. Mes ambitions sont peau de chagrin.

Je voudrais gagner l'impression d'être proche de la nature. Je voudrais retrouver l'émerveillement par les choses les plus simples. Je voudrais atteindre une sexualité joyeuse et épanouie. Je voudrais faire des rêves qui m'impressionnent à nouveau, lucides ou non. Je voudrais perdre toute gêne par rapport à mon corps biologiquement sexué. Je voudrais créer, et rester contente de ce que je crée. Et par-dessus tout, je voudrais comprendre ma perpétuelle lassitude.

Un programme aussi ambitieux qu'immatériel, dont les frontières mouvantes et extensibles s'accordent bien avec mon insatisfaction... À quoi bon s'acharner, si je suis tatouée par l'échec, et qu'il viendra fatalement qualifier tous mes accomplissements ? Et comment croire le contraire, alors que ma sensibilité s'engourdit, et que je ne vis plus que dans le simulacre ?

Voici ma condition absurde, ma vie et mon vide. Un salmigondis indigeste de raisons.

Un magma de pensées pour un cœur de plomb.

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