mort-vivant

Cet article a été publié en mars 2014, à quelques modifications près, dans le journal étudiant de l'École des mines de Paris. Les élèves y sont traditionnellement appelé·e·s « mineurs » ou « minettes ».


Chaque fois que je traverse le boulevard Saint-Michel sur le passage piéton, celui qui connaît tous les mineurs, je prends à droite. Même les rares fois où je continue tout droit, sur cette rue qui prolonge l’Abbé et dont je ne parviendrai jamais à me souvenir du nom, je prends à droite. Sans jamais ralentir, la sortie du RER se rapproche et je jette un œil discret à la trappe silencieuse, sur laquelle jamais personne ne marche. Été comme hiver, indifférentes vis-à-vis de l’éclat du soleil, les soudures autrefois insolentes brillent du même éclat paisible. Les lignes droites et rugueuses épousent rigoureusement les interstices autour de la plaque, exténuée et extatique d’avoir connu les attaques de tant de disqueuses passionnées. Les deux virgules irrégulières, bien qu’à jamais nouvelles, vont bientôt fêter leur premier anniversaire. Obstacles catégoriques à la poignée complice qui, patiente, attend avec confiance et espoir de pouvoir à nouveau rendre service. Je continue mon chemin, pendant que mon regard absent ne glisse plus que sur les voyageurs impersonnels sortant du sous-sol imposteur.

J’ai beaucoup appris, en bas. J’ai connu l’angoisse désespérée et l’excitation inconsciente de m’être perdue dans une partie du réseau reculée et méconnue même des plus acharné·e·s, seule, sans plan, sans sac, sans briquet, avec la lumière acide et ténue d’une frontale en fin de vie. Partie en expédition solitaire, je tire une fierté inexplicable d’états d’épuisement physique et mental que je serais honteuse d’être amenée à décrire à qui que ce soit. L’indifférence moite des galeries que l’on a la vanité de croire troubler, ce détachement solennel constitue une de mes meilleures compagnes. Bien sûr, j’ai aussi apprécié la chaleur des amis, les nuits floues, le patrimoine historique, que sais-je encore. Mon essence des katas, c’est l’exploration. Et depuis quelques mois, j’ai l’impression d’avoir tout vu. Je n’ai plus envie de descendre. Je tourne le dos au -3, qui m’a fermé ses portes.

Pourtant, chaque fois, chaque passage, je reviens vers la trappe. Je sais ce qui se cache en-dessous. J’ignore tranquillement l’appel des merveilles, dont les échos remontent en bourrasque l’escalier torsadé pour mourir sourdement contre le carré de métal, de l’autre côté du quotidien. Mais chaque nouveau regard du coin de l’œil, chaque nouvelle réponse négative des soudures espiègles et assassines attise la douleur d’une blessure résistant orgueilleusement à cicatriser. Car, même si j’ai conscience que je ne reconnecterai jamais avec ma fréquentation assidue, définitivement passée, je souhaite qu’on me laisse au moins l’illusion de la possibilité du retour. Muets, narquois, les ancrages métalliques reflètent l’irréversibilité de mes trois dernières années et, au crépuscule de ma vie d’étudiante, je voudrais que des kilomètres séparent le passage piéton de l’entrée du 60, boulevard Saint-Michel.

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