Épitaphes estudiantines

Cet article a été publié en mars 2014, à quelques modifications près, dans le journal étudiant de l'École des mines de Paris. Les élèves y sont traditionnellement appelé·e·s « mineurs » ou « minettes ».


Je pense pouvoir affirmer sans hypocrisie que je ne me suis jamais soucié d’être oubliée. À l’heure où certain·e·s cherchent à définir ce qu'il restera d'elles, ce qu'il restera d'eux, et s’attristent de prendre conscience de l’éphémère de leur règne, je maintiens que je ne ressens pas l’intérêt d’exister dans le passé. Quand bien même, ce réconfort ne ferait que répondre à un égocentrisme fort déplacé, de mon avis. Pourquoi revendiquer […] Mais le simple fait d’avoir participé est, à mes yeux, source de contentement. Avoir donné de sa personne pour répondre aux besoins des autres, avoir ajouté un peu de ma force à l’amas difforme et tentaculaire des mineurs qui entretiennent et renouvellent les horizons de notre communauté.


Je n’ai jamais aimé le concept de vrai mineur. Il me laisse en bouche la saveur amère d’un cri de rassemblement, un appel identitaire assez maquillé pour ne pas avoir à répondre de ses actes. Un grand idéal en polo bleu, qui esquive les définitions pour mieux fédérer, mais qui réapparaît de façon attendue pour amener les fiertés à se corrompre. Un anti-argument définitif, un liant du groupe, un excluant des parties.


[X. est décédé suite à une chute de grande hauteur à la résidence des élèves. Les circonstances du drame n'ont à ce jour pas été éclaircies. À tort ou à raison, je continue d'y lire mon propre malaise en période d'intégration.]
Lorsque je repense à X., j’ai tendance à exorciser ma culpabilité par une ou deux blagues pauvres. J’étais partie seule du Petit Pont [la brasserie où se déroule la première soirée entre élèves], parce que je ne m’y retrouvais pas du tout. Aujourd’hui, j’ai troqué de ma dignité contre certains constituants du personnage que je me suis créé, et je serais incapable de jouer l’apôtre de la tempérance. Si une part de responsabilité suffit à établir la responsabilité, alors je m’estime responsable.


Ma Mine est un festival d’occasions manquées, un carrefour grotesque où l’on s’attache d’abord à ne se brouiller avec aucun·e collègue, pour finir par regretter de ne pas avoir investi plus de temps aux côtés des personnes qui comptaient. Ou auraient pu compter et, éparpillées en France et dans le monde comme elles s’apprêtent à l’être, ne compteront jamais qu’à moitié. Quelle quiétude opposer à tant de regrets ? Où trouver la candide passion pour recommencer avec d’autres promotions ?


J’ai la critique facile, mais en contrepartie mes compliments ne sont jamais artificiels. Je ne pense pas qu’apprécier quelque chose doive générer de la retenue dans l’expression d’un avis. Le plaisir de se définir contre est d’une futilité évidente, mais je peine à y échapper. À vouloir marquer les contrastes et m’extraire des discussions du présent, je ne vaux pas plus que les autres qui se cherchent exceptionnel·le·s au passé. Globalement cela dit, j’espère distraire un peu mieux.


Il est aisé d’être « profond » : on n’a qu’à se laisser submerger par ses propres tares.

— Cioran

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