EarthBound (1994)

Bien que le gameplay reste celui d'un RPG traditionnel, avec des combats un brin poussifs turbinés par d'occultes calculs (ce dont un émulateur permet fort heureusement de s'abstraire aujourd'hui), la force du jeu réside incontestablement dans son humour lunatique. Ce décalage fournit en plus un bon alibi pour l'insertion de quelques piques satiriques à l'égard de la culture contemporaine occidentale. (J'en regrette…

When Rivers Were Trails (2019)

When Rivers Were Trails est le fruit d'un travail de recherche mené en collaboration avec l'Indian Land Tenure Foundation, un organisme qui défend la restitution et l'auto-administration des territoires amérindiens. Le jeu propose d'incarner un Anishinaabeg à la suite d'une expropriation fédérale, au début des années 1890. Il est particulièrement éclairant sur ce pan de l'histoire américaine, que jusqu'ici je détach…

Edvard Munch (1974)

Commandée par la télévision scandinave, cette longue fresque biographique retrace les déboires artistiques et émotionnels du désormais célèbre peintre norvégien, de sa naissance en 1863 jusqu'à la reconnaissance critique au tournant du siècle. Quelques morceaux d'analyse esthétique sont aussi proposés, sans faire dérailler l'aspect personnel du portrait. Bien que le choix de cette période occulte la maturité plus…

Sea of Solitude (2019)

Je pourrais parler de l'interactivité tour à tour maladroite et artificielle, ou du symbolisme bas-de-plafond, mais l'erreur cardinale de ce jeu réside ailleurs. Le studio prétend (et croit) aborder un sujet de santé mentale, alors que Sea of Solitude parle de solitude et de tristesse. Pas de maladie. Dire qu'il est dangereux de repousser ses émotions et qu'il est bon de regarder en face les frustrations et les bles…

Brothers of the Night (2016)

La prostitution d'immigrés bulgares à Vienne, contre leur orientation sexuelle. Le sujet est dur, cruel presque, et j'ai été plutôt décontenancée par le dispositif romantique mis en place par le réalisateur. L'idée de faire interpréter des rôles fictifs à ces hommes n'est pas fertile ; leurs attitudes lorsque la caméra s'est faite oublier dans le décor en dit cent fois plus. L'alternance entre les euphémismes pudiqu…

Just Shapes & Beats (2018)

Entre bullet hell et jeu de rythme, Just Shapes & Beats est un bonbon de synesthésie dont les premières doses dilatent les pupilles et les tympans. Le travail graphique phénoménal et les morceaux EDM/chiptune se fondent dans une transe rarement interrompue (le jeu reste assez permissif dans son mode standard de difficulté). En bonus, les niveaux sont proposés dans un mode coopératif —une bonne façon de partager ce p…

Sur le chemin des glaces (1978)

Convoité pendant plusieurs années, recherché sans succès dans de multiples librairies, entamé en confinement national, poursuivi à la dynamo pendant une coupure de courant, et terminé dans la surprise d'une insomnie : ce petit livre porte une aventure qui lui va bien. Il s'agit, je crois, du premier carnet de voyage que je lis, et c'est peut-être avec des platitudes que je m'apprête à le commenter. Herzog apprend…

Le Tango de Satan (1994)

Paradoxalement, c'est dans une durée gargantuesque que Sátántangó trouve son caractère irréductible. Le plus noir et blanc des cocons offre de nous engloutir dans la prière et l'adoration païennes d'une poignée de prolos désolés, bacilles conscientes perdues au centre d'une plaine infinie. À charge d'Irimiás, prophète misérable et miraculeux, de secouer les grilles de la cage fangeuse dans laquelle cette cohorte pat…

Cobra Verde (1987)

Parvenus à leur ultime collaboration, Kinski crépitait de ses dernières étincelles, mais Herzog restait alerte comme à ses premiers projets. Peut-être encore plus, du fait de tourner sur ce continent africain qui l'intrigue, lui résiste et le malmène (la production de Fata Morgana demeure édifiante à ce niveau). Le personnage de Cobra Verde, bandit acide dont les premiers déboires brésiliens n'étaient pas sans rappe…

Night Is Short, Walk On Girl (2017)

Masaaki Yuasa récidive avec un long-métrage dérivé de l'anime The Tatami Galaxy. Même si je grimace un peu par rapport au rôle qu'y tient l'alcool, la fanfare hédoniste de cette nuit à Kyōto est irrésistible, à la fois drôle et palpitante, exaltante presque comme si on y était. Ici, toute aventure est bonne à prendre, et l'inaction serait un gâchis. Ici, vivre c'est explorer, essayer, découvrir, avec le parachute ra…

Slacker (1991)

En fait, la persistance de Slacker ne tient pas à son défilé d'énergumènes hors normes, mais bien plutôt à l'absence de toute norme perceptible. Il suffit à Linklater de vignettes de deux ou trois minutes pour tirer toute une vie de chaque interprète. Le film persiste parce que, dans leur diversité collective et leur incomplétude individuelle, les personnages persistent dans la diégèse, au-delà de leur disparition i…

Mon frère (2018)

Un petit essai d'inspiration autobiographique où, par un jeu d'alternance entre chapitres à la première personne et extraits de la nouvelle Bartleby de Melville, Daniel Pennac met en regard la complicité et l'incompréhension qui le rattachaient à son frère aîné. L'identification au notaire du texte rapporté, qui cherche sans succès à percer l'apathie apparente du personnage éponyme, est rapidement évidente. Une lect…

L'Arabe du futur (2014)

Sous une perspective enfantine, mais pas moins sérieuse, Riad Sattouf assemble un témoignage social de premier ordre autour des thèmes de la famille et de la transnationalité (il manque un mot pour désigner ce tiraillement entre deux cultures), ainsi que du racisme, de l'antisémitisme et du patriarcat. À titre plus personnel, j'ai aussi trouvé très éclairantes ses explications, menées en filigrane, autour de la géop…

La cravate (2020)

À l'image de son sujet, le documentaire, malgré ses airs sympathiques, n'accomplit pas grand-chose de bon. Avec juste ce qu'il faut de neutralité pour ne pas paraître mener un procès d'intention, mais tout de même pas au point de s'interdire une ironie de connivence, le film confortera les gauchos qui ont accès aux cinémas art et essai dans leur dédain pour l'électorat lepéniste, tandis que chez les droitiers qui en…

L'Écriture ou la Vie (1994)

Entre l'essai psychologique et l'autobiographie romanesque, L'Écriture ou la Vie retranscrit une expérience de retour des camps nazis. Retour social, par l'arrivée de l'armée américaine à Buchenwald, et le corps qui retrouve un état de liberté fébrile et sonnée, mais surtout retour à « l'appréhension du vécu ». Cette vivencia (à défaut de correspondance française satisfaisante) s'oppose à la traversée du système con…

Ouvrez (1997)

Moins emballée que par Les Fruits d'Or. Sarraute donne littéralement la parole aux mots ; dans un espace imaginaire qui s'étire avant et après le dialogue réel, les non-dits observent et commentent pour nous leurs congénères effectivement prononcés. La dispositif lasse d'autant plus vite que, sans mouvement apparent d'un chapitre à l'autre, sans progression de rythme ni de réflexion, l'expérience de lecture en devie…

Merveilles à Montfermeil (2020)

L'idée de départ, une municipalité qui passe à gauche et déploie une nouvelle politique, a déjà montré son potentiel comique dans Parks and Recreation. Le problème, ici, c'est que le scénario semble n'avoir suivi aucune relecture, et la plupart des gags tombent à plat. La direction d'acteurs, pas du tout unifiée, ajoute à la confusion et à l'occasionnelle gêne. Hibou aussi était sincère, ça n'en était pas moins une …

Le lac aux oies sauvages (2019)

Il aura fallu une vingtaine d'années pour qu'un metteur en scène fasse suite aux recherches de Wong Kar-wai sur le spleen urbain. Délaissant la piste évasive et vaporeuse de 2046, le héros désenchanté de Diao Yi'nan se plonge à corps perdu dans un labyrinthe de rues et d'intrigues dangereuses. Traqué par ses pairs, captif de la ville, sa déambulation entre les ombres formule un onirisme nouveau (partagé néanmoins av…

Séjour dans les monts Fuchun (2020)

Avec quelques plans-séquences portés en douceur, une écriture quasi naturaliste des personnages, ainsi qu'une gestion marquée du passage des saisons, Gu Xiagong parvient à transposer au cinéma l'équilibre fluide des rouleaux peints de la tradition asiatique. Entre feuilleton familial et témoignage de mœurs, le scénario rappelle le maître taïwanais Edward Yang, mais avec un sens géographique en plus, un souci de prés…

ANIMA (2019)

Damien Jalet, chorégraphe, avait déjà contribué à Suspiria. Tarik Barri, responsable des projections graphiques, sévit comme VJ pour les concerts de Thom Yorke. Quant au directeur photo, Darius Khondji, c'est un vétéran du cinéma, depuis Delicatessen il y a trente ans. Tout ce beau monde, sous la houlette d'un PTA désormais bien familier de Radiohead et consorts, sonde non sans humour notre routine urbaine, à la rec…