L'Écriture ou la Vie (1994)

Entre l'essai psychologique et l'autobiographie romanesque, L'Écriture ou la Vie retranscrit une expérience de retour des camps nazis. Retour social, par l'arrivée de l'armée américaine à Buchenwald, et le corps qui retrouve un état de liberté fébrile et sonnée, mais surtout retour à « l'appréhension du vécu ». Cette vivencia (à défaut de correspondance française satisfaisante) s'oppose à la traversée du système con…

Ouvrez (1997)

Moins emballée que par Les Fruits d'Or. Sarraute donne littéralement la parole aux mots ; dans un espace imaginaire qui s'étire avant et après le dialogue réel, les non-dits observent et commentent pour nous leurs congénères effectivement prononcés. La dispositif lasse d'autant plus vite que, sans mouvement apparent d'un chapitre à l'autre, sans progression de rythme ni de réflexion, l'expérience de lecture en devie…

Merveilles à Montfermeil (2020)

L'idée de départ, une municipalité qui passe à gauche et déploie une nouvelle politique, a déjà montré son potentiel comique dans Parks and Recreation. Le problème, ici, c'est que le scénario semble n'avoir suivi aucune relecture, et la plupart des gags tombent à plat. La direction d'acteurs, pas du tout unifiée, ajoute à la confusion et à l'occasionnelle gêne. Hibou aussi était sincère, ça n'en était pas moins une …

Le lac aux oies sauvages (2019)

Il aura fallu une vingtaine d'années pour qu'un metteur en scène fasse suite aux recherches de Wong Kar-wai sur le spleen urbain. Délaissant la piste évasive et vaporeuse de 2046, le héros désenchanté de Diao Yi'nan se plonge à corps perdu dans un labyrinthe de rues et d'intrigues dangereuses. Traqué par ses pairs, captif de la ville, sa déambulation entre les ombres formule un onirisme nouveau (partagé néanmoins av…

Séjour dans les monts Fuchun (2020)

Avec quelques plans-séquences portés en douceur, une écriture quasi naturaliste des personnages, ainsi qu'une gestion marquée du passage des saisons, Gu Xiagong parvient à transposer au cinéma l'équilibre fluide des rouleaux peints de la tradition asiatique. Entre feuilleton familial et témoignage de mœurs, le scénario rappelle le maître taïwanais Edward Yang, mais avec un sens géographique en plus, un souci de prés…

ANIMA (2019)

Damien Jalet, chorégraphe, avait déjà contribué à Suspiria. Tarik Barri, responsable des projections graphiques, sévit comme VJ pour les concerts de Thom Yorke. Quant au directeur photo, Darius Khondji, c'est un vétéran du cinéma, depuis Delicatessen il y a trente ans. Tout ce beau monde, sous la houlette d'un PTA désormais bien familier de Radiohead et consorts, sonde non sans humour notre routine urbaine, à la rec…

Finding Phong (2018)

Le documentaire trouve son origine dans le journal vidéo personnel de Phong, et cette implication directe d'une femme transgenre en fait sans surprise un des témoignages les plus justes sur le sujet des transitions. Alors que le cinéma de fiction privilégie encore des obstacles dramatiques violents (de la dysphorie individuelle au rejet social), Finding Phong dresse avec naturel un panorama d'enjeux bien plus vaste …

First Love, le dernier Yakuza (2020)

La mise en scène et l'écriture, un peu indistinctes de la part d'un cinéaste vétéran, rappellent le détachement complice des premiers Tarantino, divertissant mais aussi plutôt dépassé, sans doute pour le cinéma en 2020, et à tout le moins dans mes goûts actuels. Miike n'a même pas pour lui de subvertir un minimum les rôles clichés du cinéma d'action : un héros taciturne et puissant, une princesse fébrile, un yakuza …

Nomad: In the Footsteps of Bruce Chatwin (2019)

Après une première moitié qui ouvrait petit à petit l'aura panthéiste de Chatwin, le documentaire glisse plus explicitement vers l'introspection. Herzog semble s'étonner de retrouver un parallèle puissant entre sa propre œuvre, ses films, ses voyages, sa quête de vérités, et le bourdonnement multiforme de son camarade aventurier. Sans doute le projet n'a-t-il pas consciemment été conçu ainsi, mais il s'agit finaleme…

Meeting Gorbachev (2019)

Le cours encyclopédique, malgré les notes d'humour, ennuie tout de même un peu sur la durée. C'est que Herzog attendait le dernier quart d'heure pour abattre ses cartes : par son rôle pivot dans l'histoire moderne des relations internationales, Gorbatchev a acquis, sans le savoir, une dimension tragique. L'acteur public et l'individu privé ne sont pas réconciliés, ils sont transcendés par un récit, une histoire qui …

Sortir de l'autisme (2008)

La psychanalyse n'a pas bonne presse chez les personnes autistes, mais la France en reste le bastion. C'est ainsi par l'intermédiaire d'une journaliste française que je découvre par hasard, mais de façon bienvenue, l'approche analytique du problème. Jacqueline Berger, mère de deux jumelles ayant présenté des troubles du développement, défend l'idée d'une dépression précoce qui, comme un cercle vicieux, isole de p…

Millenium Actress (2001)

La technique de superposition narrative entre récit rapporté et flashback rappelle évidemment Perfect Blue, et pourtant je suis restée à côté, sans pouvoir dire si je dois m'en prendre à la mise en scène décidément plus dédiée à l'effet de symbiose qu'au bon sens, ou bien à une certaine lassitude de ma part face à cette écriture typique du tournant du millénaire. Mais peut-être alors le film est-il, par sa cristalli…

Mortel (2019)

Une première saison très engageante ! Le récit, original, s'efforce de déjouer les clichés de la cité sans pour autant verser dans un naturalisme moralisant. Indécise mais toujours nerveuse, la mise en scène reflète efficacement l'état d'esprit des personnages ados. Réussite moins attendue mais encore plus remarquable, la sélection musicale, résolument moderne, fait preuve d'autant d'éclectisme que de goût. Je signe…

Brooklyn Affairs (2019)

Il aurait bien fallu trois protagonistes en moins pour éviter à Motherless Broolyn de s'empêtrer dans une intrigue à la fois trop alambiquée et trop décousue. Les classiques dont le scénario s'inspire s'en seraient d'ailleurs affranchi sans hésitation : de Fritz Lang à Billy Wilder, les enquêtes n'ont jamais importé que pour jouer de la confusion morale du personnage principal. Mais il n'y a ici d'intensité psycholo…

La Cordillère des songes (2019)

De façon assez incroyable, La Cordillère des songes est le deuxième film de l'année à me piéger devant les exactions du régime de Pinochet. Il partage avec Santiago, Italia le même titre métaphorico-géographique trompeur, la même affiche non représentative d'un homme face aux Andes, et la même indignation de salon contre les atteintes aux droits de l'homme (on est loin, notamment, du diptyque The Act of Killing / Th…

Bullshit Jobs (2018)

Où Graeber, avec une malice désolée, tente d'éclaircir l'émergence d'une société gangrénée de boulots inutiles et occasionnellement nocifs. Le livre, méticuleux, développe des idées aussi stimulantes que variées : dissocier un secteur de l'information du secteur des services effectifs, mettre en évidence la prévalence des métiers du care face à l'image consacrée de l'ouvrier d'usine, creuser la souffrance psychologi…

The Irishman (2019)

Il y a pas dix façons de le dire : le dernier Scorsese est nul. Une histoire de crime comme il savait en filmer, mais qui sent le moisi aujourd'hui, avec ses criminels sans épaisseur psychologique, des vieux mecs blancs tous clônes les uns des autres, et des conflits d'intérêt dont on se moque d'autant plus qu'on sait dès le départ que ça les mènera à leur perte. La dernière demi-heure, dont certains prétendent qu'e…

Psychomagie, un art qui guérit (2019)

Relecture appliquée de la psychanalyse, la psychomagie de Jodorowsky est censée alléger patientes et patients de leurs troubles respectifs, via des célébrations poétiques et individualisées. La mise en scène est minimaliste, et l'analyse critique est nulle : Jodo pourrait tout aussi bien être un gourou ayant ruiné des dizaines de personnes, son docu n'en laisserait rien paraître. Ceci étant, la suite de success stor…

Le Traître (2019)

Le Traître est un maillon manquant entre Le Parrain et Gomorra, mais alors un maillon que personne n'aurait pensé à demander. Il ne se démarque ni par son côté épique essoufflé, ni par ses transgressions trop sages. Dommage que la mise en scène n'ait pas choisi son camp ; elle laisse sur les bras un film bien écrit et bien joué, mais dont je reste gênée de ne pas pouvoir extraire une identité.

L'Œuvre au Noir (1968)

Au-delà de la première impression d'esbrouffe causée par un étalage de mots obsolètes, j'ai rapidement été séduite par le foisonnement de l'Histoire réassemblée par Marguerite Yourcenar, et par la clarté des questionnements (sur l'esprit, le corps et l'âme) qu'elle y a inscrits. Zénon, son alchimiste, traverse l'aube de la Renaissance avec un désir incandescent de savoir, et chacune de ses découvertes l'élève et nou…