Salt and Fire

un film de Werner Herzog (2016)

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vu le 7 décembre 2016
à l'Étoile Saint-Germain-des-Prés

Connaissance et conscience

En général, je suis agacé par le procédé qui consiste à retenir immodérément un élément central d'intrigue lorsque qu'on sait pertinemment qu'il va être révélé. Herzog s'essaie à cette pratique dans Salt and Fire, mais son traitement est tellement conscient de lui-même, ironique et divertissant, que l'heure et demie s'est écoulée sans m'avoir laissé une seule occasion de ronchonner. Que l'on pense au professeur pygmée qui pique une crise de rage inattendue, à l'acolyte qui se déplace en fauteuil roulant « lorsque la vie lui est pénible », ou encore à la chercheuse et ses requêtes d'être libérée ou bien d'être réunie avec ses deux collègues, exigences si idiotes dans leur répétitivité et leur impuissance qu'elles en deviennent des punchlines décalées.

Plus beau encore, cette manipulation narrative de bas étage est complètement réhabilitée (dans ce contexte du moins) grâce aux dernières séquences du film. En effet, dans Salt and Fire, ce choix de mise en scène reflète le cheminement cognitif que le personnage de Michael Shannon cherche à imposer à celui de Veronica Ferres. La conscience écologique de la scientifique est en effet tellement biaisée par son implication dans les études statistiques, qu'elle n'aurait pas été en mesure de recevoir l'enseignement humaniste autrement que par un changement de perspective spectaculaire ; celui induit par la panique de la prise d'otages et la confusion de l'emprisonnement qui la jettent dans un flou vulnérable, auxquels succèdent la confusion et ultimement la reconstruction provoquée par son parachutage sur l'île oasis.

De perspectives, d'absence de position unique, Herzog n'attend pas de conclure pour se permettre d'en parler, avec son anecdote sur la fresque italienne qui, vue sous un nouvel angle, révèle un tout autre tableau de la situation. J'oserais même avancer que le travelling qu'il effectue dans la galerie voûtée, séquence magnifique et inattendue isolée dans une première heure visuellement assez pauvre, est à mettre en parallèle avec les images spectaculaires et envoûtantes qu'il propose à partir du lac asséché ; il s'agissait déjà d'une illustration de la nécessité de « reconfigurer nos esprits », offerte en tant qu'indice comme une marque de bonne foi de la part du réalisateur, mais dont on ne pouvait extraire le sens à l'échelle du film qu'une fois que celui-ci nous avait fait comprendre, nous avait fait expérimenter son message.

C'est sans surprise que l'on retrouve Herzog en train de se jouer du mirage de l'inébranlable objectivité, ainsi que de marquer la différence entre connaissance et prise de conscience. Mais le retour de ces thèmes de prédilection est particulièrement plaisant du fait de la dimension pratique de l'exercice de pensée, peut-être souvent négligée par le passé au profit d'expérimentations simili-documentaires un peu plus perchées (dans leur continuité, on recroise tout de même les lunettes facétieuses de Fata Morgana, et par ailleurs la locomotive rouillée ne manquera pas de rappeler les fascinantes carcasses industrielles, avions en ruine ou squelettes d'entrepôts, que le réalisateur se fait fort de dépister à chaque nouvelle étendue désertique explorée). Cette concrétisation opère sur deux plans.

D'une part, Salt and Fire se place dans une mouvance écologique marquée qui est au cœur de la trajectoire du personnage principal et sous-tend l'intrigue toute entière. On pourra dûment objecter que le message ne parvient qu'affaibli au spectateur, sans beaucoup plus de force qu'un reportage télévisé satisfaisant, dans la mesure où lui-même n'expérimente pas ce que l'héroïne vit ; on retombe proche du genre de problème que j'évoquais à propos de In the Mouth of Madness, mais un peu de familiarité avec les motivations qui ont animé la carrière de Herzog suffit pour penser que ce semi-échec était sans doute anticipé.

D'autre part, le fossé qui peut exister entre différentes perceptions d'un même sujet, moteur essentiel de multiples aspects de la mise en scène (et non plus de l'intrigue), constitue précisément l'enjeu principal de Salt and Fire. Il s'agit, plus que de l'exposer au spectateur de façon annexe ou voilée, comme Herzog le fait depuis ses premiers court-métrages, de se consacrer pleinement à lui faire sentir le poids de la prise de conscience ainsi que, par relief, les limites de nos raisonnements dans certaines situations où nous serions tentés de croire que nous détenons une entière vérité sur le problème en jeu. Et la mise en scène est imprégnée de cette idée encore au-delà de la structure narrative déjà décrite : que l'on considère les personnages secondaires qui prouvent tour à tour et de façon imprévisible qu'ils sont plus qu'on ne les imagine, ou encore les entrelacs déroutants et arythmiques des violoncelles de la remarquable bande-son composée par le complice Ernst Reijseger.

Avec tout ça, les photos souvenirs demandées par Michael Shannon apparaissent non plus seulement incongrues, mais pleinement fidèles au film qui les a précédées : léger et humoristique, autant que rêveur et obsédé par la question des perspectives. On ne se prononcera pas sur l'état de la planète, mais le cinéma de Werner Herzog, moderne dans son ton et dans sa forme, riche et inimité quant à ses réflexions, se porte toujours aussi bien.