Sur écoute

The Wire

une série de David Simon (2002)

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J'Accuse...!

Il s'agit donc de mettre moins de 9 à The Wire en essayant de ne pas passer pour un blaireau, sachant que la série est à l'origine d'un consensus critique qu'aucun film n'a su susciter en plus d'un siècle de cinéma. Partir dans une telle direction, c'est s'exposer d'emblée aux soupçons de bêtise (au mieux) et de malhonnêteté (au pire). J'espère que les paragraphes qui suivent dissiperont ces vapeurs délétères.

The Wire, figure de proue de l'âge d'or du câble américain en dépit de sa reconnaissance tardive, consiste moins en une fiction sérielle qu'en le portrait authentique d'une ville, cocaïne/héroïne à part entière : Baltimore. En l'espace de soixante épisodes, David Simon, échauffé par plusieurs années de journalisme, a tenté d'assembler pour HBO un drame policier aux proportions quasi-exhaustives autour de son sujet d'étude. Le pari de faire s'appuyer chaque saison sur une institution particulière, licite ou non, dote The Wire d'un rythme original et rafraichissant. La saison centrale, qui jongle maladroitement avec projets immobiliers, guerre de gangs, magouilles politiques et légalisation de la drogue, ne saurait faire oublier l'efficacité des quatre autres tableaux, respectivement autour du trafic de rue, des docks, du milieu éducatif, et de la presse. Au gré de promotions et de multiples autres aléas, les personnages vont et viennent d'une année à l'autre ; conscients de la nécessité d'un minimum de fil rouge pour éviter de noyer le public sous plus d'une centaine de rôles importants, les scénaristes maintiennent un suivi du noyau dur des huit enquêteurs de la saison initiale. Série ambitieuse, sans compromis, inspirée de faits réels, et carburant avec un entrelacement ininterrompu d'intrigues exactes, The Wire ressemble presque moins à une production télévisuelle qu'à un classique littéraire monumental. Et, à en croire les citations qui ouvrent chaque épisode-chapitre, c'est bien la vision de David Simon.

Sauf que, de la même façon que les feuilletons de Zola n'ont pas su m'aguicher, j'ai régulièrement trouvé The Wire indigeste, pour ne pas dire occasionnellement lourdingue. Relativiste convaincu, je peux comprendre que le descriptif précédent évoque chez certains un idéal de perfection. Mais en ce qui me concerne, l'exploration détaillée des facettes de Baltimore, ou plus généralement des dysfonctionnements sociétaux à l'échelle d'une ville (puisque l'étude de Simon dépasse évidemment le cadre de la seule Baltimore), n'a jamais pleinement infiltré mes centres d'intérêt. Décrire et disserter à propos du monde contemporain est une nécessité pour l'améliorer, et je reconnais la précision et la pertinence du travail de documentation mené par la série, mais ça ne signifie pas pour autant que n'importe qui doit se faire le récipiendaire de telles réflexions. S'il faut être jugé égocentrique pour être en droit de ne se sentir qu'à moitié concerné par le sujet de The Wire, que je le sois. Ça ne changera pas le fait que les quelques éléments de compréhension du monde que j'ai acquis sont extérieurs aux cercles sociaux dans lesquels j'évolue, et encore moins aux milieux que je pourrais être en mesure de changer. En somme, la démarche de David Simon est louable et exécutée avec dévouement, mais ce n'est pas l'avalanche de détails techniques sur la liaison juridique associée aux enquêtes criminelles, la représentation syndicale des dockers, ou encore les indicateurs statistiques pour les examens en école primaire, qui vont particulièrement me séduire et maintenir mon attention.

Ce qui n'est pas grave en soi : qu'il s'agisse des préposés gouvernementaux de Parks and Recreation ou des employés de pompes funèbres de Six Feet Under, je n'éprouve pas la nécessité de communier avec l'action d'une série, tant que je parviens à m'identifier aux protagonistes. J'ai malheureusement plus d'un reproche à adresser à The Wire à ce sujet. Certes, sans l'ombre d'un doute, les personnages sont profonds et travaillés. À l'exception peut-être de Marlo Stanfield, caïd insensible au background inconnu propulsé à une position de businessman au cours des ultimes épisodes (un pied de nez adressé à Stringer Bell, assez forcé et plutôt mesquin de la part des scénaristes), la série peut se vanter d'avoir développé une galerie de rôles complexes et justes. Défiant les stéréotypes, elle s'attache aussi à ne pas juger trop vite les individus, voire même à ne pas les juger du tout : depuis le maire désabusé jusqu'au petit dealer manipulé, elle est d'avis que chacun est corrompu et torturé par un contexte social indépendant de sa volonté. The game is rigged, répèteront à plusieurs années d'écart, en purs naturalistes, Marla Daniels, Bodie et McNulty.

Dépasser sa condition ne se fait qu'au prix d'un double périple éprouvant, intime et public. Une fois passée la surprise des rouages de la première saison, qui préfère construire une enquête réaliste plutôt que de rejouer un énième whodunit, mon intérêt portait bien moins sur les grands arcs policiers ou politiques que sur les chemins de croix parcourus par un lot réduit de figures iconiques : Frank Sobotka et Bubbles bien sûr, mais aussi tous ces modestes héros qui se croisent au cours de la quatrième saison (à ce titre ma préférée), Dennis Wise, Prez, Namond, et même, dans une certaine mesure, Carver et Randy. Le problème, c'est que The Wire, ni optimiste ni misanthrope, n'en reste pas moins profondément opportuniste, et peine la plupart du temps à animer son récit sans faire morfler ses personnages, comme en témoignent (spoilers droit devant) l'exécution poussive de Sobotka, la mort téléphonée de Sherrod, les millions de déficit-surprise qui attendent Carcetti fraichement élu, et cent autres exemples. Ou bien, dans un autre registre, la mise en retrait de McNulty pour la saison 4, alors que c'est la seule où il n'agit pas comme un enfoiré prétentieux, malheureux et malade. Naturellement, peiner à écrire des storylines un brin positives n'excuse en rien la complaisance dans la misère trop souvent adoptée...

Au-delà de la constance désagréable avec laquelle les personnages se retrouvent anxieux, frustrés et en mauvaise posture, j'en veux aussi plus sourdement à The Wire pour le ton froid et détaché avec lequel elle les dépeint. Que la visée soit d'abord documentaire ou métaphorique, dérouler soixante heures de télévision ne se fait pas sans un certain investissement émotionnel. Or, pour chaque couperet de season finale, la série n'hésite pas à ranger certains acteurs au placard sans verser une seule larme. C'est là qu'on cerne la prédominance de l'intrigue pour David Simon : une fois menée à son terme, le personnage qui en est le vecteur ne revêt plus d'utilité à ses yeux. Je comprends la position, mais je ne suis pas de cette école. Cette attitude ne se limite d'ailleurs pas qu'aux transitions entre saisons : il faut voir la passivité et l'indifférence qui accompagnent les disparitions de Wallace, de Sobotka, de Stringer, de Proposition Joe. Je ne parle même pas de deuil, simplement de développer un minimum de conséquences logiques autour d'un évènement significatif, plutôt que jeter une existence aux toilettes et tirer la chasse après une ou deux minutes. Pareillement, il est rarissime de voir les personnages vulnérables devant la caméra. Ils peuvent avoir peur, être en colère, s'excuser à demi-mots, regretter leurs actes, mais le scénario préfère invariablement attribuer leurs malheurs à des contraintes extérieures, alors que j'attends d'eux qu'ils reconnaissent leurs parts de responsabilité et confrontent consciemment leurs propres défauts. En réservant le premier plan à une jungle urbaine impitoyable, David Simon s'est enfermé dans une characterization un peu sinistre, qui finit par faire passer The Sopranos pour une série chaleureuse.

Sans surprise, le refus d'investir sur une complicité entre le public et les personnages se ressent aussi dans les rendus narratif, visuel et sonore poursuivis par les réalisateurs. Entre l'utilisation d'argot complexe rarement éclairci, l'absence de temps d'exposition au début de chaque scène, et les multiples répliques et situations qui se font écho à plusieurs heures d'intervalle, The Wire est un monument de complexité qui donne parfois l'impression de vouloir mettre K.O. le spectateur. Interviewé en 2009 par The Independant, un des scénaristes ne s'en est d'ailleurs pas caché, prenant de haut ceux qui utilisent des sous-titres pour comprendre les dialogues les plus touffus : we were not going to compromise in making it immediately accessible for everyone. Les cadrages sont corrects, mais échouent à faire respirer le format 4:3 auto-imposé. La photographie de nuit est recherchée, mais l'image granuleuse et l'absence de justification vis-à-vis de ces irruptions esthétiques (à part pour une séquence à Hamsterdam fantastiquement angoissante) noient le bénéfice de ce travail soigné. Quant à la musique, inutile d'en chercher par-delà les occasionnelles sirènes de police en bruit de fond. Globalement, la philosophie du showrunner rejoint ici un classicisme littéraire sans comparaison avec le reste des productions télévisuelles ; le souci étant qu'il s'agit de deux médias distincts, avec leurs forces respectives, et qu'en ignorant trop celles des séries au profit de celles des textes qu'il admire, David Simon s'est emmitouflé dans une austérité usante.

En définitive, la plus grande qualité de The Wire à mes yeux, c'est sans doute qu'elle reflète avec honnêteté et fidélité la vision de ses créateurs, même si je n'y adhère pas. Une cohérence qui se maintient d'un bout à l'autre des épisodes, depuis le cold open jusqu'au petit air du générique de fin une heure plus tard, avec son rythme assuré et tranquille, ses percussions solennelles, ses trémolos de violon légèrement trop appuyés, et ses poin-poins qui exultent le same old, same old. J'accuse The Wire, et je confesse mes crimes : préférer le kitsch des années 80 au cynisme des années 90, m'amuser devant Batman Forever et m'endormir devant Batman Begins, vivre la folie de Mad Max et désespérer de la suffisance de Birdman. Satisfaite de sa sévérité, The Wire n'a jamais cherché à séduire le fantaisiste que je suis. Un océan nous sépare, mais ce n'est pas si grave.