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Arrival

un film de Denis Villeneuve (2016)

vu le 11 décembre 2016 à l'UGC Montparnasse

Manif contre l'austérité

Sacrée déception. Pas par rapport à mes attentes (je savais si peu des thèmes du film que j'étais presque prêt à couper court à l'expérience au bout d'un quart d'heure, avant que Villeneuve n'arrête de jouer au mystificateur de fête foraine), mais par rapport à un travail d'adaptation tout moisi.

Je ne m'exclus pas de spoiler. Mais de toute façon je parlerai à peine de l'intrigue.

Le langage et la perception du temps sont deux thèmes qui manquent rarement de me passionner dans la science-fiction. C'est même plus que ça. Il ne s'agit pas de vaines élucubrations liées à la SF qui serait consommée comme un divertissement, une distraction. J'ai un intérêt appuyé pour ces réflexions qui ont une place assurée dans ma conception de la vie ; pas prépondérante, restons modeste, je suis pas philologue ou quoi, mais ça compte vraiment. Tout ça pour dire que m'en parler dans un film de façon assez sérieuse, marier les deux sujets, et y lier en plus de ça une trame intimiste, je dis mille fois oui.

Le problème, c'est que cette identité SF est brutalement écrasée par le scénario de Heisserer (un type qui vient de loin, remake de Freddy, Final Destination 5, etc.) et la mise en scène de Villeneuve. Parce qu'avant qu'on nous parle sérieusement des thèmes du film, puis en parallèle, il faut se taper une éternité de fatras hollywoodien dont on se fout éperdument, et qui tire parfois sur le ridicule.

Déjà le fait de retenir la révélation des vaisseaux, puis de l'apparence des heptapodes, c'est une formule de tension très naze. On est juste dans l'introduction du film, on sait très bien qu'on va y avoir droit à un moment ou un autre et que c'est pas du tout l'intérêt du projet. Alors pourquoi y passer plus d'une demi-heure ? Pourquoi se taper ces innombrables reportages TV à la con, ces scènes d'émeute (quand c'est à l'étranger il y a des incendies à la télé ; aux US c'est surtout une petite collision dans un parking, trop lol) ? Pourquoi cette dix-millième introduction de militaires, qui partagent toujours les mêmes valeurs d'un film à l'autre, dont on sait qu'ils vont ralentir l'action mais pas l'empêcher ? Dans quel genre d'université les élèves viennent à un cours pour chacun laisser leur portable allumé, à part dans un film afin de prévenir un personnage qui a complètement ignoré les attroupements et les bruits de couloir jusqu'à rentrer dans sa salle de classe, un film qui délaye, qui temporise, qui a peur d'attaquer son propre sujet ?

Ce qui m'a aussi mis sur les nerfs, ou atterré, je sais pas tout à fait, c'est l'approche formelle de Villeneuve. Ou plutôt l'absence d'engagement, parce que crainte de faire de l'ombre à l'histoire, parce que obsession du cinéma mimétique (un cinéma destiné à refléter le public à lui-même... qui oublie malheureusement trop souvent que les spectateurs ne sont pas là pour assister à la démonstration épurée d'un scénario, même parmi ceux qui ne possèdent pas de grandes capacités analytiques). J'en ai ma claque de ces zooms à deux à l'heure, de ces plans morts et statiques entrecoupés de rares rotations de caméra froides et léthargiques, de ces successions de panoramiques qui disparaissent aussitôt de la rétine étant donné leur insignifiance, de ces codes couleur de maternelle (le rouge c'est la vie, c'est la joie de ton enfant ! le bleu c'est la souffrance, elle va mourir, bouh !), de ces compositions électroniques amorphes qui abritent leur manque d'originalité derrière des prétentions atmosphériques (lentement mais sûrement, Jóhann Jóhannsson me sort par les trous de nez... remarquez, c'est quand même moins pompeux et risible que l'OST d'Interstellar).

Et c'est vraiment effrayé et schizophrénique, parce que toute la fantaisie et l'émotion que Villeneuve évite d'accomplir par l'image, il tente de la rattraper avec le récit de la vie de Louise et les dialogues avec son sidekick quasi inutile (Jeremy Renner n'a toujours pas retrouvé de vrai rôle depuis Démineurs, malheur !). M'enfin quand ce récit est mielleux au possible, qu'Amy Adams joue le nouveau cliché féminin d'Hollywood (la femme savante, mais toujours maternelle, sensible et vulnérable : écoutez-la souffler dans sa combi hazmat pendant cinq minutes ; regardez-la retourner un caillou dans une rivière, ou bien faire le deuil de sa fille... remarquez, c'est bien moins gerbant que le coup de téléphone passé par la femme hystérique à son soldat stoïque de mari), et que la complicité se crée avec guère plus qu'une poignée de blagues génériques qui terminent certains plans, comme des chutes faiblardes que l'on s'excuse de ne pas avoir travaillées et qu'il faudrait oublier au plus vite parce qu'on est dans un film qui parle de science, eh bien je m'excuse, mais ça ne prend pas. D'ailleurs le commentaire vaut aussi pour la perception omnitemporelle by Louise : indépendamment des subtilités de logique et de libre-arbitre sur lesquels je laisserai s'écharper d'autres critiques, le choix d'illustrer cette conscience incroyable seulement avec des jump cuts arides entre passé, présent et futur, c'est d'une tristesse ahurissante.

Parce qu'il se veut sérieux, Villeneuve se croit contraint à l'austérité. Erreur aussi grossière que courante. Le résultat est anémique et désolant ; moi ça m'a donné envie de secouer le gars par les épaules pour qu'il accouche de ce qui lui tenait vraiment à cœur...

Et donc on se retrouve avec Arrival, film qu'on ne peut même pas honnêtement excuser d'avoir été dépassé par ses ambitions tellement il s'acharne à repousser les scènes qui font (les lambeaux de) son identité. Avec pour conséquence encore plus terrible que les thèmes du langage et du temps, quoiqu'abordés avec respect, justesse, et même un brin d'exigence (joli mini-monologue de Louise pour expliquer sa question au whiteboard), restent franchement survolés, ou en tout cas n'offrent ici pas de profondeur pour quelqu'un qui se serait déjà posé ce genre de questions. Je reconnais à Villeneuve la tentative d'en avoir fait un enjeu de mise en scène (par la perception xénophobe de la Chine qui joue sur les peurs du public et se voit complètement retournée en conclusion, et par ce montage qui au final, n'est ni en flashback ni en flashforward, mais constitue juste un tout), seulement c'est trop peu, et trop tard.

Villeneuve, après Nolan, confirme son inaptitude à la rêverie, au profit d'une rationalité figée et stérile. Je tremble pour Blade Runner 2049. :/