Paterson

un film de Jim Jarmusch (2016)

vu le 31 décembre 2016 à l'UGC Bercy

Il a été reproché à Jarmusch, à raison, de jouer un peu trop régulièrement la carte de l'artiste rebelle, oisif et torturé. Dans sa sobriété, Paterson est l'antithèse brillante de cette critique. Adam Driver joue un chauffeur de bus qui s'abreuve avec parcimonie d'une routine sans éclat pour la transformer littéralement en poésie. Un quotidien dont l'insignifiance occasionnelle n'est en rien camouflée, la noirceur non plus, mais dont les éclairs de beauté, tour à tour inattendus (rencontre avec la jeune fille) ou assurés (promenade dans le parc), illuminent l'ensemble avec une émotion d'autant plus intense qu'elle est retenue. Les incidents du vendredi, et même celui du samedi, se résolvent avec une douceur et un évidence complice ; ils sont impuissants face à la créativité en marche.

Jarmusch fait aussi la part belle aux relations sociales : avec un brin de caricature propre, mais une tendresse encore plus assurée, il dresse les portraits des proches du jeune poète. Les habitués du bar, le patron, et bien évidemment sa femme. Interprétée au diapason par Golshifteh Farahani, en plus de fournir au scénario un ancrage sentimental puissant, celle-ci est une passerelle vers une seconde (!) vision désenchantée de l'artiste. Elle est le complément du personnage de Paterson, autant sur le plan humain que thématique : Jarmusch l'exploite très habilement pour exprimer les rôles entrelacés du talent, de l'ambition, de la motivation, de la revendication en tant qu'artiste.

Cette richesse de pistes de réflexion s'accompagne enfin d'un savoir-faire technique tout aussi tranquille. Malgré ses airs d'éternel ado, on sait le langage cinématographique de Jarmusch très mature, mais ça n'en reste pas moins un plaisir de le constater à nouveau, avec de légères variations. Comme Detroit ou Memphis auparavant, la ville de Paterson, quoique morose, est filmée sans que le trait soit jamais grossi, avec en bruit de fond spectral l'orgueil d'un passé glorieux. La chansonnette des jours de la semaine, avec ses cadres et ses fondus répétés, loin d'être lancinante, est aussi envoûtante que les mélodies de Hong Sang-Soo. Enfin la dernière scène de rencontre montre Jarmusch et ses deux acteurs en pleine possession de leurs moyens. Une démonstration de talent millimétrée et pourtant bouleversante, parmi les plus belles scènes de l'année. Carton plein.