La chambre interdite

The Forbidden Room

un film de Evan Johnson, Guy Maddin (2015)

vu le 3 janvier 2015
à l'Espace Saint-Michel

C'est amusant, parce que je ne connaissais rien du film avant d'entrer dans la salle, rien en-dehors du titre déformé sur l'affiche promotionnelle et des avis (partagés) de mes éclaireurs, avec un mot-clé qui revenait souvent et m'a ultimement convaincu de me déplacer : "rêve". Collaboration du centre Pompidou ? Résurrection de films disparus ? Tournage en public ? Guy Maddin ? Nada, je savais rien du contexte pourtant ambitieux, je n'ai appris tout ça qu'ensuite. Et c'est peut-être bien ce manque d'information, cette absence de toute attente, qui m'a permis d'accepter sans retenue ce plongeon vers l'inconnu proposé si généreusement.

Du coup les lumières s'éteignent, et paf, voilà le successeur du générique d'Enter the Void, d'une esthétique si fidèlement psychédélique qu'il est bien difficile d'y apposer des mots qui lui rendront justice. Pellicule fondue, couleurs fluctuantes, cartons syncopés, musique liquide, c'est le début, brutal mais surtout festif, d'une apnée hallucinée de deux heures. Par la suite, Evan Johnson, co-réalisateur et responsable des effets visuels, sort régulièrement de nouvelles friandises de son chapeau (j'ai une faiblesse pour les morphings les plus outrés), mais cette ambiance de carnaval spectral est déjà, pour mes yeux, un délice de tous les instants. Ces bidouillages d'orfèvre manifestent un amour très fort pour Méliès, mais le film n'est pas là pour jouer les Hugo Cabret : l'hommage, ou même la reproduction d'un cinéma passé, ne sont jamais que des buts secondaires, car en dépit de sa mission affichée de sauvetage de pellicules perdues, La Chambre interdite est résolument tournée vers l'avenir, prouesses numériques et narration éclatée à l'appui. Avec ses maquettes miniatures décomplexées et espiègles et ses récits imbriqués, citer Wes Anderson conviendrait d'ailleurs aussi bien que Méliès, et c'est probablement la plus belle réussite de cette étrangeté que d'intégrer aussi frontalement et harmonieusement le vieux au neuf, sans briser la spontanéité avec je ne sais quelle réflexion méta.

Je vais tacher de ne pas m'étendre sur plus d'un autre paragraphe, contrairement à ce film qui semble déteindre sur tout ce qui fait mine de l'approcher, vu que l'expérience se vit bien plus qu'elle ne se raconte ou ne se structure. Après tout, il n'y a ici aucune morale, aucune leçon de vie à en tirer, c'est un objet cinéphilique noble, un peu plus radical encore que Jauja, un manège sensoriel fier de ne se prostituer pour aucun grand concept. C'est sans surprise que s'y retrouvent des acteurs amoureux du cinéma, Amalric, Rampling, Nolot pour ne citer qu'eux (et puis je les connais pas tous). Égarés dans ce mille-feuilles onirique qui ridiculise Inception, ils sont un peu comme ces amis ou ces membres de famille qu'on retrouve dans nos rêves, soumis à des rôles dramatiques et/ou farfelus dictés par notre inconscient, traversant des décors exotiques, macabres, mélancoliques, parfois familiers, toujours subvertis. N'ayons pas peur des mots : c'est du néo-expressionisme, et c'est génial. Le mystère y compte autant que l'humour pour capter l'attention du spectateur. A moins qu'il ne soit déjà transi de plaisir face à cet indécent fétichisme de polices d'écriture étalé sur les intertitres. Bref, c'est un trip inédit, labyrinthique, fascinant, et j'espère que d'autres s'en inspireront.

Longue vie aux squelettes femmes et aux bananes aswangs. <3