Faites le mur

Exit Through the Gift Shop

un film de Banksy (2010)

[lien IMDb]

We call it 'riding the gravy train'

Je laisse à ceux que ça intéresse le soin de catégoriser ce film en documentaire, documenteur, docufiction, biopic, prankumentary (qu'est-ce qu'il faut pas entendre). L'essentiel, c'est de constater que Banksy a complètement conscience de qui il est, et que la façon dont il le raconte rejoint parfaitement la culture dont il rend compte.

Banksy, à la base je suis pas particulièrement fan, je vois ça comme du détournement faible en contenu, bon à faire jaser des noobs qui s'enorgueillissent de pouvoir formuler des commentaires critiques insipides et creux. Mettre en avant la paix, les fleurs, les enfants, c'est mignon mais ça va un moment. Même si ça passe par-dessus la tête de l'essentiel des commentateurs, il est bien plus intéressant de concevoir sa démarche en tant que jugement féroce de la façon dont l'appropriation d'un travail par son public, à travers la reconnaissance de motifs familiers, a nettement plus de portée que les ambitions que l'artiste a manifestées à l'origine.

Gardons-nous pour autant d'y lire les signes d'une époque particulièrement décadente : la différence entre hier et aujourd'hui, ce n'est pas que le public a gagné en suffisance, mais que les artistes et leurs producteurs exploitent plus spontanément cette tendance. En 2015, Drake sortait un clip spécifiquement destiné à être adapté en memes. En 2016, Radiohead ressuscite Creep au Zénith, et les mimiques de Thom Yorke ne laissent pas le moindre doute quant à la part d'ironie contenue dans cette reprise. Et quel mal y a-t-il à reconnaître ce genre de fan service, à se montrer entièrement conscient de ses actions, si les spectateurs sont avant tout obnubilés par leurs attentes, et satisfaits par le reflet d'eux-mêmes que leur renvoie l'œuvre ? Au fond, Exit Through the Gift Shop, c'est l'histoire de ce sourire en coin.

La beauté de ce film, c'est d'abord d'éventer les doutes que l'on pourrait avoir sur l'intégrité de Banksy, l'idée tentante qu'il puisse être une espèce de Jeff Koons parvenu. La preuve passe par la construction d'un alter ego, Mr. Brainwash, qui, toutes choses égales par ailleurs au parcours artistique de Banksy, ne se livre à aucune auto-analyse. Mr. Brainwash, décérébré mais rendu pas moins attachant par son côté roots et ahuri, n'a pas la prétention de porter un message politique ou thématique profond par l'intermédiaire de son street art. Sa motivation principale venait de l'excitation d'appartenir à une communauté underground et mystérieuse. Je peux me vanter d'avoir trempé un peu dans l'urbex, d'avoir échangé avec des gens qui graffent, qui s'inventent des blazes et tout, et je suis complètement d'accord sur le fait que le plaisir (reconnu ou non) ne vient pas de l'œuvre réalisée, mais de l'exécution elle-même, et de l'existence de cette œuvre dans un certain contexte. Voilà pour moi ce qui fait une particularité profonde du street art : l'œuvre a rarement été aussi peu auto-suffisante.

C'est quand la question de la persistance se pose que le marché de l'art pointe le bout de son nez, et ne tarde pas à défoncer la porte. La perspective de conservation des œuvres les réintègre dans un circuit traditionnel d'appropriation et de monétarisation qui, plus que jamais, balaye l'illusion de la valeur intrinsèque de la création artistique. Pour illustrer cette perversion, avant de lui faire connaître les expositions à succès, Banksy place une caméra entre les mains de Thierry Guetta, le futur Mr. Brainwash. Ce personnage, au fil de l'exploration du milieu, en poursuivant avec véhémence les principes moteurs de la communauté secrète, et indépendamment de tout désir d'argent, se retrouve presque contre son gré avec un réseau de collaborateurs, une galerie à remplir, des projets publics à accomplir, sans que la frontière entre l'art commercial et le street art se soit jamais matérialisée. En substance, Banksy avance ainsi que l'authenticité à laquelle prétendent les street artists qui le traitent de vendu, n'est guère plus qu'une hypocrite fierté de pauvre.

L'échec du documentariste clownesque est inversement proportionnel à la réussite de Banksy, qui pour sa part complète le portrait en embrassant la transition vers un milieu plus médiatique. Bien qu'il ait acquis une forte notoriété publique (Mr. Brainwash dans le film, Banksy dans la réalité), les rouages n'ont guère changé : la hype sur laquelle se construit le succès n'est jamais qu'une retranscription à plus grande échelle, cadre légal aidant, de la fascination que pouvaient susciter ces posters géants et pochoirs clandestins. Le milieu artsy s'imagine accomplir un côté rebelle latent dans cette célébration, de la même façon que les graffeurs tirent une fierté commune de leur vandalisme sans victime. Et peut-on vraiment dire que la publicité faite par la presse constitue un apport majeur, alors que les dessins étaient, déjà à l'origine, parfois complètement sinon au moins en partie, dans leur localisation et leurs graphismes, des tentatives éhontées de capter l'attention à la fois des artistes complices et du public extérieur à cette sous-culture ?

Là où les préjugés laissaient attendre une mise en opposition, Banksy peint donc une réconciliation. Et s'il profite bel et bien du caractère arbitraire du marché de l'art qui l'a accueilli, ce n'est pas pour autant aux dépens de ce dernier. Sans aller jusqu'à soutenir que le bénéfice est mutuel, disons que Banksy crée de la valeur et abreuve un marché qui ne demande qu'à tourner, sous l'impulsion de grandes richesses ayant soif d'investissements et de reconnaissance. Son attitude marque clairement la distinction entre l'opportunisme et le cynisme : il a conscience des règles et n'hésite pas à critiquer leur détachement des idéaux artistiques traditionnels, mais il n'hésite pas à les exploiter à son avantage et ne cherche aucunement à les abattre. C'est tout le sens d'une des rares répliques à prendre au premier degré : I think the joke is on... I don't know who the joke is on, really. I don't even know if there is a joke. Puisque de toute façon les plus hautes sphères du marché de l'art se sont désolidarisées de l'idée d'une beauté intrinsèque, autant offrir aux gens ce qu'ils souhaitent et, tant qu'à faire, ramasser l'argent.

En complément de cette franchise qui, bien qu'elle nécessite d'être un peu dévoilée, n'en est pas moins rafraîchissante, Exit Through the Gift Shop se paye le luxe de savoir faire rire. Comme François Ruffin pour Merci Patron !, Banksy se garde bien de jeter des piques haineuses à ses critiques, et sait parfaitement manier l'humour pour séduire. Naturellement, le film nous forme à ne plus se laisser surprendre par l'extrême conscience médiatique du bonhomme, mais il reste à premier abord surprenant de trouver dans ce genre de projet des textes finement ciselés, qu'il s'agisse de la narration d'une naïveté didactique délectable ou des témoignages ingénus du premier intéressé. Ce ton en filigrane, à la fois burlesque et acide, n'est nulle part ailleurs plus délicieux que dans l'interprétation de Guetta, moumoute anarchique et sideburns à l'appui, un frenchie qui ressemble terriblement aux zouaves cataphiles lorsqu'ils surjouent leurs propres rôles, notamment dans Catacombes. C'est peut-être là qu'il faut chercher les traces propres à l'esprit originel du street art, frondeur, potache, épris de liberté.

Finalement, j'ai des réserves par rapport à Banksy parce que, même si son travail camoufle une critique pertinente de son public, sur la durée, sa complicité avec un système embourbé se change en part de responsabilité. Cela dit, Exit Through the Gift Shop le voit pousser l'arnaque encore plus loin, et synthétise efficacement tout ce qu'il représente, offrant un commentaire pertinent sur les engrenages huileux de l'art contemporain. Je me moque bien que ce soit commercial et intéressé : c'est avant tout perspicace et inédit au cinéma.